Rrrrrrrrr. C’est le ronron de Baïun qui me réveilla. Il était assis à une distance honorable de moi, devant l’âtre où flambait un feu réconfortant.
- Bonjour, Maître Chat. Je tendis la main pour le caresser mais il feula. Je retirai donc ma main. - Je ne suis pas un chat comme les autres, Lullaby. On ne me caresse pas ainsi. Sais-tu que des centaines d’hommes ont essayé de m’attraper pour profiter de mes pouvoirs mais sans jamais y parvenir ? Lorsque je fais don de mes histoires, je me tiens toujours sur un poteau en métal et si la moindre petite personne tente de m’approcher alors – et ses yeux verts sombres brillèrent d’un étrange éclat – je suis capable de le rendre aussi fragile qu’un nouveau-né. Je suis Kot-Baïun, je suis l’indomptable, je suis le Chat sacré à jamais libre.
- Pardon… Je ne savais pas… dis-je, plein de respect. - Miaow, je m’en doutais, sinon, tu serais déjà dépourvu de tes forces ! Mais laissons-cela… As-tu jeté un œil à ta protégée ? Je tournai la tête et vis que Cléia dormait paisiblement et qu’une lumière vive irradiait tout autour d’elle. - Elle est guérie, murmurai-je. - Rrrrrr, oui, en effet. - Comment vous remercier, Maître Chat ? - Sois pacifique avec les animaux que tu rencontreras durant toute ta longue vie, accueille les miséreux, les abandonnés, les blessés, les errants. Offre-leur le gîte et un peu de ton coeur. Tu es un lutin, tu peux comprendre leur langage, fais-en une qualité pour les aider et les protéger. Voici la première leçon que tu auras apprise chez Maître Pipenbois. - Je le ferais, je vous le promets… Et voyez-vous, je tins ma parole. Je la tiens encore aujourd’hui. Voilà pourquoi Maître Pétrus est ici comme chez lui. C’est en souvenir de cet étrange chat qui, au début de mon parcours, sauva Cléia. Lorsque je tournai la tête vers lui, il avait disparu de son coussin au coin du feu. Je me demandais si je le reverrais, lui aussi. Je prenais conscience de l’ampleur de ce que j’avais à apprendre, je comprenais combien la maladie soudaine de ma fée, mon passage chez Maître Pipenbois, ma rencontre avec Baïun, tout cela était important et me dépassait.
J’étais un lutin, certes, mais bien ignorant et bien sot. J’allais rencontrer des personnages fantastiques, des esprits mauvais aussi, sans doute, mais tout cela ne tendait que vers un but, faire de moi un lutin plus sage et de cœur noble et digne. Je fus soudain empli d’un feu bouillonnant, d’un désir d’apprendre, de savoir, de comprendre. Les yeux perdus dans les flammes rougeoyantes, je fus surpris par un très léger contact sur ma main. Cléia… - Tu vois, tu as réussi à m’amener jusque là ! dit-elle doucement. - Qu’est-ce que tu veux dire ? Tu savais ce que tu allais encourir quand tu as quitté les tiens ? - Bien sûr… Je suis une fée. Et puis, je ne risquais pas grand-chose, je suis immortelle… Au pire, ma flamme qui matérialise mes pouvoirs se serait éteinte… - Tu en aurais perdu tes pouvoirs ! Mais… mais… - Allons, gros bêta (elle allait mieux, maintenant, j’en étais sûr !), tout s’est bien terminé ! - Mais tu m’as fait confiance, sans même me connaître. - Je sais que tes rêves sont assez purs pour avoir trouvé le chemin de la clairière aux fées. Cela me suffisait pour avoir confiance. - Pourquoi as-tu pris de tels risques, Cléia. Pourquoi as-tu quitté les tiens ? Pourquoi la Dame des Bois a sous-entendu que tu ne reviendrais pas vite ? Cléia détourna son regard d’or et devint muette. - Je n’ai pas envie d’en parler. Pas encore… - Pardon, Luciole, je ne te poserais plus de questions… Je la laissai monter dans le creux de ma main et l’élevai au niveau de mes yeux. - Je suis bien content que tu ailles mieux, ma petite fée-jonquille. Qu’est-ce que j’aurais fait, tout seul, ici ? C’est le principal. Et si tu as un secret, je le respecterais, c’est promis. Cléia me fit une petite révérence et voleta jusqu’à la table qui s’était chargée de tout ce qui fallait pour un excellent petit déjeuner. Alors qu’elle prenait entre ses mains une miette de pain qu’elle trempait dans la confiture, Père Pipenbois arriva. - Hum, hum, déjà levés ? Par la barbe de Zmeï, vous êtes bien matinaux pour des voyageurs ! C’est bien, j’aime les travailleurs ! Lullaby, tu es là pour apprendre tout ce qu’un lutin doit savoir pour aider les humains honnêtes et respectueux. Alors, aujourd’hui, tu vas monter sur mon toit et remplacer le chaume. Il pleut dans ma maison.
S’ensuivit un mois de durs labeurs. Je réparai le toit de chaume mais je repeins aussi les volets après les avoir poncés (et il me fallut passer trois couches de peinture !), j’appris à traire les vaches, à baratter le lait pour en faire de la crème et du beurre, à m’occuper des poules, à ramasser leurs œufs, j’appris même à cuisiner (je vous inviterai pour goûter mon succulent gogel mogel, un plat de chez moi, dans lequel on met du sucre, des œufs frais, des zestes de citron, et même un peu de rhum…). J’appris également, et c’étaient mes tâches préférées, à m’occuper de la petite écurie de Pipenbois, dans laquelle se reposaient deux poneys : Charbon et Flocon. J’aimais tout particulièrement les brosser, longtemps, longtemps, j’adorais tresser leur crinière et Cléia, qui m’aidait à sa mesure dans chacune de mes tâches, insérait dans ma tresse des fleurs, des guirlandes de lierre ou de chèvrefeuille.
Le soir, nous nous réunissions tous, Pipenbois, qui partait très souvent la journée dans les bois, présidait au bout de la table et nous racontait sa jeunesse, nous énumérait les différents esprits antipathiques qu’il connaissait : le Bouka, cet enquiquineur qui fait son intéressant en faisant peur aux enfants et en faisant des bêtises, Léchy, plus désagréable, qui s’amuse à faire perdre son chemin aux hommes qui se sont aventurés en forêt, Zmeï, un des plus terribles, un horrible dragon que je préférais ne pas rencontrer et bien d’autres dont vous n’avez jamais entendu parler. Maître Pipenbois en savait long sur tous ces esprits et nous donnait quelquefois des conseils pour les amadouer, les éviter, les neutraliser. Vous imaginez bien qu’il est plus facile, pour un lutin, de chasser la Bouka que d’affronter Zmeï… Parfois, nous avions des invités : des corbeaux, noirs comme le jais, très bavards, des gnomes, des farfadets, même une fois, une dryade ! Bref, le temps passait tranquillement et j’apprenais mon rôle comme un bon élève.
Pourtant, un soir, à la fin du repas, alors que Pipenbois fumait sa pipe, mon Maître me dit qu’il allait me falloir reprendre la route. Il me dit que nous devions trouver Baba-Yaga qui fournirait des renseignements utiles à Cléia. J’avais promis à ma fée de ne pas lui poser de questions sur sa mission et je n’en posai pas. Mais je dois vous dire que ce fut bien difficile. Par ailleurs, elle, avait su me suivre sans condition. Je lui devais bien une escorte. Nous décidâmes de partir trois jours plus tard. Tout de même, pensais-je, blotti dans mon lit, Maître Pipenbois nous avait parlé de Baba Yaga et sa description ne me donnait aucune envie de la rencontrer ! Savez-vous qu’elle est connue pour dévorer ses invités ? Mais je n’avais aucune envie d’être mangé tout cru, moi ! D’abord, le lutin cru, ce n’est pas bon, j’en suis sûr ! Je suis certain de ne pas avoir bon goût du tout ! Et puis, d’après Pipenbois, elle est vraiment hideuse. Et elle habite au fin fond d’une forêt hostile, beaucoup moins avenante que celle de mon Maître domovoy. Cela devait être vital à ma fée pour qu’elle accepte de se mettre en danger de la sorte. Je me retournai dans mon lit et regardai la lune qui brillait par ma fenêtre. Je la suivrais. Quoi qu’il arrive, je la suivrais. Dussé-je y laisser ma vie, c’est mon amie, je la suivrais. A deux, on serait plus forts.
Au petit matin, je me levai et me rendis dans l’écurie attenante à la chaumière. Je flattai Charbon et Flocon et je continuai un peu plus loin, dans un coin où Pipenbois avait dressé un petit établi. Avec un peu de bois, je fabriquai une toute petite maison, si petite qu’elle tenait toute entière dans ma main. Cela me prit la journée mais Pipenbois nous avait laissé quartier libre et Cléia ne vint pas me trouver. J’y installai des volets et une porte minuscules, un toit qui pivotait (au cas où Cléia tomberait à nouveau malade…), et je la teintai : Cléia m’avait appris un peu de sa science d’herboriste et je n’eus qu’à cueillir de ces plantes qui sécrètent une teinte rougeâtre pour en badigeonner le toit. J’utilisai le fond de peinture bleue qu’il restait de mes travaux du début du mois pour en peindre la porte et les volets. Je la laissai sécher et revins à la maison. Cléia avait dû partir en forêt planter des graines car je ne l’y trouvai pas. J’en profitai pour confectionner un nouveau matelas avec la laine qu’un de nos invités, le mouton, nous avait permis de carder et j’allai le cacher dans ma chambre. Cette fois, Cléia aurait sa petite maison à elle.
Les deux derniers jours furent maussades. On parlait peu, tout à nos préparatifs et aux recommandations de Pipenbois, plus énervé que jamais. Il nous fit apprendre le trajet par cœur et jurait sur Zmeï dès que nous nous trompions : « par les griffes de Zmeï « , « par la barbe de Zmeï », « par les crocs de Zmeï ».... C’était un long voyage car Baba Yaga vivait beaucoup plus loin. La veille du départ, j’offris à Cléia la petite maison de bois. Elle tourbillonna sur elle-même de joie, m’embrassa le nez, me dit que c’était la plus jolie chose qu’on lui ait jamais offerte. Elle avait été tellement désolée qu’on lui ait coupé son nid en deux ! Elle transféra ses petites affaires dans sa maison et refusa même de passer la dernière nuit dans le lit sur mesure que Maître Pipenbois lui avait fourni. Il n’en fut pas affecté, bien au contraire, cela le fit rire aux éclats. Dans mon lit, en attendant le sommeil, je récitai une dernière fois le chemin appris par cœur : Reprendre le chemin de pierre jusqu’au sentier. Au sentier, bifurquer à gauche et prendre le chemin bordé de ronces. Puis longer la rivière. Lorsque le pic sans tête se profilera à l’horizon, chercher l’arbre aux corbeaux et aller dans sa direction. Franchir la montagne. S’enfoncer – je détestais ce passage ! – dans la forêt des mille leurres et suivre le chemin entre les chênes. Passer le pont tremblant et ne surtout pas toucher l’eau verte de la rivière des lobasta. Traverser les marais. Voilà. Et si nous arrivons vivants, nous aurons rendez-vous avec Baba-Yaga. Il n’y avait pas de quoi s’en faire, non ? Qu’en pensez-vous ?
C’est un long récit et il me faudra du courage pour me replonger sans ces souvenirs. Je vous offre une dernière tasse de thé ?
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